Pulse : Comment imaginez-vous le parcours d'un voyageur en 2040 ? En quoi est-ce que cette expérience sera proche, ou différente, de ce que l'on peut connaître aujourd'hui ?
Alexis Jovignot : quand on évoque la mobilité en 2040, on parle déjà de ce qui se dessinera dans les prochains appels d'offres. Cela peut sembler loin, mais à l'échelle des délégations de service public, c'est à peine à deux cycles de nous. Du côté de l'offre de transport, je ne m’attends pas à une révolution. Avec l'urbanisation et les villes qui se densifient, nous aurons toujours besoin de modes de transport à forte capacité – train, métro, bus, tramway – pour répondre aux besoins de déplacement du plus grand nombre. D'ailleurs, une collectivité qui veut être prête en 2040 va devoir lancer la construction d’une ligne de tramway ou de métro dès aujourd'hui. Si l'offre de transport évolue, c'est sur deux aspects : la transition énergétique, avec l'électrification massive de tous les modes de transport ; et la complémentarité des modes pour desservir les territoires moins denses. Il nous faudra inventer de nouvelles formes de mobilité et sur ce sujet, je crois beaucoup en la mobilité autonome. La technologie est prête. Il y aura des robot-taxis à Paris en 2040, cela ne fait aucun doute, mais je n’imagine pas pour autant Keolis devenir l’opérateur de millions de robot-taxis. En revanche, des navettes autonomes pourraient apporter une réponse pertinente aux zones rurales, aux quartiers périphériques ou aux zones d'activité à 5h du matin, par exemple. Leur rôle sera avant tout de compléter l’offre existante et de combler les derniers maillons du réseau.
Julien de Labaca : Je pense que la façon dont on se déplacera ne va pas être fondamentalement différente. Ce que l’on a déjà enclenché, c'est d'être multimodal d'un côté – en choisissant différents modes de transport selon les jours et les besoins – et intermodal de l'autre – en combinant plusieurs modes au cours d’un même trajet. Car on ne pourra jamais faire passer des trains ou des bus partout, tandis que la place de la voiture continue de reculer dans les centres-villes. Un des enjeux des prochaines années sera donc de rendre les parcours toujours plus simples et fluides. Aujourd’hui, en France, nous n’y sommes pas encore : le voyageur doit encore se demander s’il pourra embarquer son vélo dans le train, trouver une place dans un parking vélo, attendre son Transport à la Demande (TAD) en gare, et plus largement accéder facilement à la bonne information, si possible en temps réel. D’ici à 2040, j’espère que ces questions auront disparu et que les déplacements s’effectueront naturellement, sans rupture ni friction entre les différents modes. Que tout se fera sans couture. En bref : l’offre oui, la facilitation, encore plus !
AJ : À mon sens, si l’on se place du côté de la demande de transport, le voyageur va vivre plusieurs ruptures dans sa façon de voyager. La plus importante, ce sera l'arrivée de l'intelligence artificielle. Aujourd'hui, pour préparer son voyage, notre voyageur doit télécharger une application, consulter les horaires, obtenir une information une fois à l'arrêt de bus. Mais si le bus est en retard, et que le voyageur est en situation de mobilité réduite par exemple, on ne lui proposera pas de solutions alternatives. L'IA peut permettre de gagner en lisibilité en livrant des informations contextualisées, personnalisées, en proposant aux gens un « compagnon de mobilité ».
JdL : L'IA est un outil puissant, mais sachez qu'aujourd'hui, 70% des gens sont en grande difficulté pour lire la carte d’un réseau de transport. Et il ne s’agit pas des personnes âgées ou en déficience cognitive. 70% de la population ! Par conséquent, les agents conversationnels vont enfin pouvoir rendre de nombreuses fonctions plus faciles d'accès. Et si la donnée existe, on pourrait même imaginer – sans difficulté – répondre par exemple aux épisodes caniculaires que nous avons vécu cet été en France. La question de la chaleur pourrait être adressée par l'IA : imaginons des calculateurs d'itinéraires piéton ou vélo prenant en compte la température ou les zones d'ombre en fonction de l’heure, de la hauteur des bâtiments… À ce propos, pour alimenter ces systèmes, il faut générer des données, beaucoup de données, et de bonnes données. Sinon, l’IA ne changera rien !





